Scory observait Flaynn se gratter la tete, l'air perdu dans ses pensees. Il affichait ce meme tic nerveux qu'il avait lorsqu'il hesitait sur une decision importante.
— J'veux pas mourir, tu vois... mais... je veux savoir ce que ca fait d'avoir des pouvoirs.
Sa voix resonait d'un ton incertain, trahissant a la fois la peur et l'excitation.
Scory croisa les bras et le fixa calmement.
— En plus, moi, je sais comment contourner la regle de la minute.
Flaynn releva immediatement les yeux.
— Serieux ?
— Ouais.
Le vent nocturne effleurait les rues vides de Drancy, un souffle glacial qui donnait a la ville une aura plus sinistre qu'a l'accoutumee. Flaynn soupira et secoua la tete.
— J'vais reflechir. Si jamais y'a une possibilite de rentrer dans le tournoi, faut que je sois pret.
Il hesita un instant, puis tourna les talons et s'eloigna dans l'obscurite.
Scory resta immobile quelques secondes, le regard fixe sur l'endroit ou son ami avait disparu.
L'ecran de son telephone projetait une lueur blafarde sur son visage. Assis dans une pizzeria low-cost de Drancy, il machonnait distraitement une part de pizza insipide, les yeux rives sur une notification d'actualite.
"Un politicien sud-africain acquitte dans une affaire de corruption majeure — un verdict incomprehensible pour les experts."
Les preuves etaient accablantes. Temoignages, documents bancaires, tout pointait vers une corruption a grande echelle. Pourtant, acquitte.
Scory fixa la photo du politicien. Ce sourire arrogant. Ce regard assure.
Il comprit immediatement. Le marche demoniaque proposait un service appele "Avocat du Diable" — 500 points. Le prix d'une vie effacee. L'homme avait paye avec des points gagnes en tuant d'autres champions.
Scory laissa echapper un rire amer avant d'eteindre son telephone. L'Enfer s'etendait bien au-dela de son arene. Il penetrait le monde reel, lentement, silencieusement, comme une infection dans une plaie ouverte.
L'antre infernale d'Akazym exhalait toujours cette odeur de soufre et de cendres.
Scory passa la porte et trouva son demon affale devant un immense ecran, hypnotise par un Fight Night en cours.
— Bientot, Scory. Je vais demander un Hellfight.
Le ton etait neutre, presque desinvolte, mais les pupilles du demon luisaient d'une excitation contenue.
— Un Hellfight... contre qui ?
— Un demon noble.
— Tu veux dire un demon, et pas son champion ?
— Exact. Hellwood etait son champion. Tu l'as deja ecrase. Maintenant, c'est au tour de son maitre.
Un frisson glace parcourut Scory. Il avait deja combattu des champions, des humains lies a des demons. Mais un demon, un vrai — il ignorait encore ce qu'il valait reellement au combat.
Ses yeux se poserent sur l'ecran. Les cotes de pari bougeaient violemment. Quelqu'un venait de poser une somme colossale d'un seul coup, perturbant tout l'equilibre du marche des mises.
Akazym se crispa sur son siege.
— C'est quoi ce bordel ? Quelqu'un est en train de faire chuter la cote avec une mise monstrueuse...
Il serra les dents.
— Putain de Nixiliys.
— Qui ?
Akazym tourna lentement la tete vers lui.
— Un des Diables Royaux les plus puissants de l'Enfer.
Un silence pesa entre eux.
— Les Diables Royaux s'interessent au tournoi ?
— Ouais. Nixiliys en particulier. Il dit que ce tournoi prouve a quel point les humains sont plus demoniaques que les demons eux-memes.
Scory s'adossa contre le mur. Si les Diables Royaux commencaient a s'y interesser, cela voulait dire que l'Enfer lui-meme etait en train de changer. Et que le jeu devenait infiniment plus dangereux.
Scory acheta un Passeport Infernal sur le marche demoniaque — 700 points, acces aux gradins des combats. Akazym claqua des doigts, et l'environnement changea instantanement.
Il se retrouva au milieu d'une immense arene, des gradins noirs sculptes dans la roche, illumines par des torches de feu bleu. L'air etait epais, charge d'une odeur de cendres et de chair brulee.
Le premier detail qui le frappa fut le nombre de demons autour de lui. Des centaines. Certains avaient des formes grotesques, d'autres ressemblaient a des creatures cauchemardesques, mais tous etaient absorbes par l'affrontement en cours.
Les gradins etaient organises par niveaux. Tout en haut, les puissants — des nobles demoniaques et quelques silhouettes sombres que Scory devina etre des Diables Royaux. Un niveau plus bas, les nobles mineurs et leurs champions. Encore plus bas, la zone reservee aux champions comme lui.
Il sentit immediatement les regards peser sur lui.
L'affrontement opposait Sora, un champion bien connu surnomme "L'Executeur", a un colosse a la peau noire comme du charbon, les bras recouverts de runes brulantes. L'arene vibrait a chaque choc. Les deux combattants echangeaient coup pour coup — un duel parfaitement equilibre.
Sora etait rapide, precis. Son epee massive, une lame noire marquee d'un sceau demoniaque, fauchait l'air avec une puissance inhumaine. Mais son adversaire encaissait comme un mur indestructible.
Soudain, le colosse parvint a coincer Sora contre un mur de l'arene. Il leva son bras, pret a l'ecraser.
Sora disparut.
Une fraction de seconde plus tard, il reapparut derriere son adversaire. Un eclair noir jaillit. L'epee traversa le crane du colosse. Sa tete explosa dans un geyser de sang.
Le silence glace qui suivit fut brise par l'explosion des gradins. Sora essuya calmement sa lame sur le cadavre fumant, puis leva les yeux vers les tribunes. Aucune emotion.
Un homme mince et elance s'approcha de Scory avec une nonchalance etudiee. Allure soignee, regard vif, un sourire en coin qui ne donnait pas confiance.
— C'est la premiere fois que je peux parler a un autre champion sans avoir a le tuer.
Derriere lui flottait son demon, Dagon, une silhouette humanoide dont les traits semblaient constamment se dissoudre, comme s'il etait fait de cire fondante.
— Kerian.
Scory ne prit pas la main tendue.
— Scory.
Kerian laissa echapper un leger rire.
— Mefiant, hein ? C'est normal. Ici, tout le monde veut ta peau, tot ou tard.
Il jeta un regard vers l'arene.
— J'imagine que t'as pas encore de lettre.
— Une lettre ?
— La notation des champions commence apres le troisieme combat officiel. De D- a A+. C'est une IA demoniaque qui analyse chaque performance — rang du pouvoir, niveau du demon, nombre de victoires, temps passe dans l'arene, popularite, artefacts. Tout est calcule.
— Et toi ?
— B+.
Scory memorisa l'information. Sora, d'apres Kerian, etait classe A-.
Scory n'avait que deux combats a son actif. Pas encore de note. Il etait un fantome dans le systeme.
De retour sur Terre, Scory appela Flaynn et lui expliqua tout — le systeme de notation, l'interet croissant des Diables Royaux pour le tournoi.
Flaynn resta silencieux quelques secondes. Puis :
— Mec... y'a un truc qui colle pas. L'engouement pour le tournoi est en train de grimper en fleche, mais le nombre de champions chute trop vite.
— Si y'a plus assez de champions, le tournoi s'effondre.
— Exactement. Si ca continue comme ca, de nouveaux champions pourraient etre integres.
— Ca veut dire qu'il y a une ouverture pour toi.
— Peut-etre. Mais rien n'est certain.
Quatre jours passerent sans que Scory ne retourne en Enfer.
C'etait etrange. Il avait l'impression d'etre un simple touriste sur Terre, un etranger dans sa propre realite. Ce qu'il savait, ce qu'il avait vu — plus rien ici ne lui semblait reel. Les passants dans la rue, les conversations du quotidien, les problemes d'argent — tout ca lui paraissait derisoire compare a ce qui l'attendait de l'autre cote de la porte.
Il finit par reprendre la cle.
Dans le salon d'Akazym, un combat se terminait sur l'ecran. Le champion dominant se tenait debout, calme, controle, comme s'il savait que l'issue avait ete ecrite avant meme que le combat ne commence. Il leva un bras, et d'un simple mouvement, pulverisa le crane de son adversaire.
— Ce mec, il est monstrueux.
— Il est classe combien ?
— Rang 2, mais classe A+. Meme Nixiliys s'interesse a lui.
Scory serra les dents. Il n'avait meme pas encore de note, et certains champions etaient deja au sommet.
— Il faut que je fasse un Fight Night.
Akazym bondit de son siege, une lueur bestiale dans les yeux.
— Enfin !
Scory ouvrit la porte de son appartement et s'arreta net.
Flaynn etait la, assis sur son lit, un immense sourire aux levres. Un sourire qu'il ne voyait pas souvent.
— J'ai trouve mon pouvoir.
Scory s'adossa au mur.
— Vas-y, je t'ecoute.
Flaynn prit une profonde inspiration.
— Mon pouvoir s'active avec un mot : "Solitude". Et il se desactive avec "Plenitude".
— Et il fait quoi ?
— Quand Solitude est active, je commence a m'adapter a tout ce qui m'entoure. Peu importe la situation, peu importe l'ennemi. Plus le temps passe, plus je resiste aux effets des pouvoirs adverses. Je m'adapte de cinq pour cent toutes les trente secondes.
Scory fit le calcul.
— Donc en dix minutes, t'es totalement immunise contre un pouvoir.
— Exact. Si je me bats contre ton Jimmy, au debut, je ressentirais sa peur normalement. Mais plus le temps passe, plus son effet s'affaiblirait. Jusqu'a ce qu'il ne m'affecte plus du tout. Et ca fonctionne sur n'importe quoi. Si quelqu'un a un pouvoir de feu, au bout d'un moment, la chaleur me brulera moins. Un pouvoir de vitesse, je m'adapte a ses mouvements et j'arrive a mieux anticiper.
Scory etait sidere. Non seulement ce pouvoir etait incrediblement puissant a long terme, mais Flaynn n'avait meme pas eu besoin de contourner la regle de la minute. Il lui suffisait de dire "Solitude" en moins d'une seconde.
— Tu t'es rendu compte que t'as cree un putain de pouvoir de monstre ?
— Peut-etre.
— Avec deux bons artefacts et un demon bien choisi, tu pourrais facilement devenir ultra dangereux.
— D'apres ce que tu m'as dit sur le tournoi, je pourrais compenser mon manque d'attaque avec des artefacts.
Scory hocha la tete. Mais une ombre passa sur son visage.
— Tout ca, c'est bien. Mais encore faut-il que tu rentres dans le tournoi.
— J'y ai reflechi. Si l'engouement continue d'augmenter mais que le nombre de champions chute trop vite, ils vont devoir recruter.
— En attendant, faut que je rattrape mon retard.
— Et tu comptes faire quoi ?
— Fight Night.
Scory etait assis dans le salon infernal, les poings serres. Son Fight Night etait imminent.
— Je sais pas ce que valent vraiment les pouvoirs des demons.
— Bah, comme toi, ils ont une minute. Mais pourquoi tu te prends la tete ? T'as un Fight Night, pas un Hellfight.
— Je m'en fous un peu, a vrai dire.
Akazym fit apparaitre un ecran. Les cotes des combattants defilaient en temps reel.
— Ton combat est deja attendu. Parce que t'es un Rang 5 qui a battu Hellwood. T'as montre une partielle immortalite. Et les rumeurs disent que t'as one-shot quatre champions en Penalty's Death avec des pouvoirs mieux notes que toi.
— Et mon adversaire ?
— B-.
Scory hocha lentement la tete.
— J'espere avoir au moins B+ apres ca.
— Pourquoi tu dis ca ? Tu comptes meme pas utiliser Jimmy ?
Scory ne repondit pas. Il voulait etre reconnu comme dangereux, meme sans Jimmy.
Mais soudain, l'ecran changea brutalement.
Les cotes de Scory venaient de bondir en fleche. Akazym analysa la situation. Puis ses yeux s'ecarquillerent.
— Un Diable Royal vient de miser contre toi. Et vu la somme misee... c'est Nixiliys.
Un frisson glace parcourut Scory. Savoir qu'un des plus puissants de l'Enfer misait contre lui — c'etait un signal. Une menace, un test, un avertissement.
Akazym laissa echapper un rire nerveux.
— T'inquiete, moi j'ai fait un all-in sur toi. Donc t'as pas interet a perdre.
L'Enfer s'ouvrit devant lui.
Lorsqu'un portail de flammes noires s'ouvrit dans l'arene, une ombre en surgit avec une prestance arrogante.
Son nom s'inscrivit dans l'air, grave en lettres de sang :
Neron Ashenvail — Le Boucher du Crepuscule.
La clameur etait assourdissante.
Neron etait grand, elance, vetu d'une armure noire brodee de runes mouvantes. Son regard etait glace, d'un rouge vif incandescent. Mais c'etait son sourire qui frappa le plus Scory — pas un sourire de guerrier, mais d'un artiste. Un homme qui voyait deja la scene de son prochain chef-d'oeuvre.
Il leva lentement les bras comme un empereur acceptant l'adoration de son peuple.
— Mes chers spectateurs... quelle chance avons-nous aujourd'hui ! Un combat ? Non. Une demonstration. Un chef-d'oeuvre en devenir. Ce tournoi est un lieu ou nous sculptons la douleur, ou nous faconnons le vrai visage du desespoir. Et moi... j'aime voir ce visage.
La foule explosa.
Scory comprit ce qui se passait. A cause de Nixiliys, a cause de ce foutu pari, tout le monde le voyait perdant. La foule attendait son execution.
Il serra les poings. Leva un doigt vers le ciel. Et d'une voix glaciale, commenca a reciter :
— Double Cercueil Noi—
Son corps se figea.
Chaque muscle, chaque nerf — transforme en pierre. Il ne pouvait plus bouger. Meme pas cligner des yeux.
C'est alors qu'il remarqua la dague de Neron. Noire, ornee de cinq runes mouvantes, changeant constamment de forme et de couleur. L'une d'entre elles brillait d'un eclat sinistre. Un artefact rare, un objet sponsorise par un demon puissant.
— Chaque rune de cette arme possede un pouvoir d'entrave. Celle-ci empeche quiconque l'a regardee de bouger.
L'effet ne s'arretait pas a Scory. Certains demons dans le public etaient figes. Akazym aussi.
Neron se rapprocha, murmurant presque :
— Etre piege dans son propre corps, incapable de se defendre... c'est une forme d'art.
Il leva la dague. Et l'enforca lentement dans l'aisselle de Scory. Un frisson de douleur pure traversa le corps fige du combattant. Il ne pouvait meme pas hurler. Le sang commenca a couler.
Neron traca d'autres plaies, methodiquement. Puis il activa son pouvoir. Son aura explosa.
Et il arracha un bras a Scory.
Ce qui suivit n'avait plus rien d'un combat. C'etait une dissection publique.
Morceau par morceau, Neron dechiqueta le corps de Scory devant les gradins en delire. Il arracha sa machoire. Le sang gicla en gerbes ecarlates. Il continua, decoupa, trancha, dechira — avec le plaisir methodique d'un chirurgien fou qui etudie ses sujets sans anesthesie.
L'humiliation atteignit un degre que meme certains demons jugerent excessif. Mais les gradins hurlaient de plaisir.
Nixiliys, assis parmi les Diables Royaux, souriait legerement. Un sourire noir. Satisfait.
Kerian, dans les gradins des champions, etait fige. Son regard se fit plus dur.
— C'est un massacre.
Sora, lui, avait deja quitte l'arene.
Neron leva les bras vers le ciel. Le rugissement de la foule etait assourdissant. Il savourait. Son oeuvre etait parfaite.
Alors pourquoi n'avait-il pas encore ete teleporte hors de l'arene ?
Son sourire se figea. Un frisson remonta sa colonne vertebrale. Les flammes de l'arene vacillaient, comme hesitantes. Le sol semblait plus sombre.
Il posa les yeux sur Scory. Ce n'etait plus un humain. Ce n'etait plus qu'une charogne en decomposition.
Et pourtant — il etait toujours vivant.
Neron planta sa dague dans un oeil de Scory. Aucune reaction. Il trancha la gorge. Toujours rien. Il coupa plus profondement, cherchant a detacher la tete. Le sang coula en rivieres. Mais toujours, il etait la.
L'interet se mua en frustration. Neron activa son pouvoir et fit exploser le corps entier. Une vague de sang se repandit en pluie ecarlate. Des lambeaux de chair furent projetes dans toutes les directions.
— Voila. Fin de l'histoire.
Quelque chose clochait toujours.
Un hurlement retentit. La voix de son propre demon. Un cri de pure panique.
— TUE-LE !!
— Il est mort.
— NON, IDIOT ! TU L'AS CONDAMNE !
Un liquide chaud coula du nez de Neron. Du sang. Puis une douleur atroce. Son bras droit explosa de l'interieur. L'os perca la peau, broye en mille morceaux. Son torse se fissura. Ses jambes plierent sous une force invisible. Sa cage thoracique s'effondra sur elle-meme. Ses organes exploserent dans un hurlement etouffe.
Des lignes irregulieres apparurent dans l'air. Comme une vitre brisee. Elles partirent du sol ou avait ete Scory. Elles se repandirent lentement. Les gradins se fissurerent d'ombres distordues. L'espace lui-meme tordait sa propre essence.
Puis tout eclata. La realite se dechira en fragments de neant.
Et au centre de cette destruction, Scory etait debout. Intact. Son regard glace.
Il n'avait jamais ete touche.
Tout ce que Neron avait fait — la dague, les entailles, le depeçage, l'explosion — tout cela s'etait produit dans une illusion. La technique que Scory avait preparee n'etait pas le Double Cercueil Noir. C'etait l'autre. Celle qu'il n'avait jamais montree en combat. Celle qui alterait la realite elle-meme, qui tordait le temps et l'espace, qui faisait croire a la victime qu'elle vivait une verite qui n'existait pas.
Pendant que Neron decoupait un fantome, Scory attendait.
Et maintenant, le Double Cercueil Noir s'abattit pour de vrai.
Le bruit de metal hurlant. Le froid de la mort. L'implosion.
Neron disparut. Reduit a neant.
Scory resta immobile. Puis, lentement, il leva les yeux vers Nixiliys.
L'arene entiere s'arreta. Des centaines de milliers de demons. Pas un seul bruit.
Akazym eclata de rire. Un rire pur, dechaine, incontrolable.
Scory esquissa un sourire provocateur. Et leva un doigt d'honneur droit vers le Diable Royal.
Scory ouvrit brutalement les yeux. Son corps lacha sous la fatigue.
Il etait dans le salon infernal. L'air etait lourd. Suffocant.
Le systeme demoniaque afficha ses gains. 780 points, plus 1500 de bonus pour trois victoires officielles. 2280 points au total.
Mais alors qu'il reflechissait, une ombre colossale obscurcit la piece.
Akazym avait change. Son corps avait double de volume. Son dos s'etirait, sa silhouette devenait plus massive. Ses cornes etaient plus longues, plus epaisses. Sa peau etait marbree de fissures noires, parcourues d'un feu interieur. Et son regard — son regard n'etait plus simplement celui d'un demon. C'etait celui d'un monstre qui venait d'evoluer.
Scory eut du mal a respirer.
— C'est quoi ce bordel ?
— Tu veux savoir pourquoi j'ai change ? La devise demoniaque, Scory. Elle n'est pas faite de pieces d'or. Elle est faite d'ames humaines.
Le silence s'abattit.
— Chaque mise, chaque pari, ce sont des ames echangees, brulees, transformees en pouvoir brut. Et vu combien ta cote etait haute...
Il marqua une pause.
— J'ai gagne l'equivalent de deux millions d'ames humaines.
Scory suffoqua legerement.
— Ca m'a fait passer d'un bas demon a un demon moyen superieur. Je suis a deux doigts de devenir un Noble.
— Bien pour toi.
Akazym le fixa, deconcerte, puis eclata de rire. Il fit un geste, affichant le classement de Scory.
Classement : A-. Surnom : L'Anomalie.
— Et ouais. Maintenant, l'Enfer entier connait celui qui a fait un doigt d'honneur a sa majeste Nixiliys.
— Sa majeste ?
Scory fronca les sourcils. Pourquoi Akazym avait-il utilise ce terme ?
Une voix douce et pourtant glaciale lui repondit.
— Parce que je controle l'Enfer en partie.
Scory se retourna.
Il etait la. Comme s'il avait toujours ete la. Comme si les lois du temps et de l'espace ne l'atteignaient pas. Sa presence ecrasait l'air. Son regard transpercait l'ame. Pas de colere. Pas de satisfaction. Juste une curiosite glaciale.
— C'est bien la premiere fois qu'un etre, peu importe lequel, me manque de respect.
Scory allait repondre. Il ne vit pas le coup venir.
Le poing d'Akazym s'ecrasa sur sa machoire. Scory voltigea en arriere, heurta violemment le mur. Un craquement resonna. Ses dents etaient cassees. Son nez fracture.
Akazym le fixait avec mepris.
— Tais-toi.
Scory serra les poings, le regard brulant de rage. Mais une phrase le glaca.
— Personne ne m'a donne envie de voir plus de combats comme le tien.
C'etait Nixiliys. Son sourire etait leger, presque amuse.
— Et tu m'as meme donne envie de participer. J'ai envie d'avoir mon propre champion.
Akazym ecarquilla les yeux. Si les Diables Royaux entraient dans le tournoi, l'Enfer tout entier allait changer. Il serait possible de devenir un Diable.
Nixiliys lut dans son esprit comme dans un livre ouvert.
— Bien sur qu'il sera possible d'evoluer en Diable. Mais pour l'instant, je dois convaincre d'autres Diables.
Il pivota vers Scory. Un instant de silence. Puis un sourire fin.
— Je te suis de pres, humain.
Et il disparut.
L'air etait lourd. Le silence pesant.
Akazym relâcha un soupir, mais il tremblait legerement. Il se retourna vers Scory pour dissiper la tension.
Mais il ne vit pas Scory.
C'etait une premiere. Jusqu'a maintenant, il n'avait toujours ete qu'une presence figee. Une anomalie silencieuse qui planait derriere Scory. Mais pas cette fois.
Cette fois, Jimmy voulait attaquer.
Toutes ses tetes tordues et asymetriques se tournaient vers Akazym. Tous ses yeux globuleux, hideux, fixaient le demon avec une intensite morbide. Il y avait quelque chose dans ce regard. Quelque chose de primitif. Quelque chose de malade. Un desir vorace, insatiable, incontrolable. Un appetit qui n'avait rien d'humain ni meme de demoniaque.
Malgre sa nouvelle puissance, malgre son evolution, Akazym ressentit cette chose qu'il n'aurait jamais du ressentir. L'horreur.
La voix de Scory claqua dans l'air. Mais ce n'etait plus la meme voix. Plus d'emotion. Plus de chaleur humaine. Juste une sentence.
— La prochaine fois que tu me touches... tu finis dans son ventre.
Jimmy se rapprocha legerement. Ses tetes tressaillirent. Ses yeux degoulinaient de demence.
Akazym ouvrit la bouche.
— Tch... passons a autre chose, c'est pas—
— PIGE ?
Le mot fut une detonation. Un ordre irrevocable.
Akazym serra les poings. Sa fierte demoniaque bouillonnait. Cet humain osait lui parler comme ca ? Il etait a deux doigts de devenir un Noble. Ses griffes craquerent sous la pression.
Et puis vint le son.
Ce n'etait pas un cri. Ni un rugissement. C'etait une vibration. Un echo qui ne venait pas de ce monde. Quelque chose d'ancien, de profond, de malsain. Le genre de son qui fait suffoquer sans comprendre pourquoi, qui reveille une peur viscerale enfouie dans chaque etre vivant.
Akazym recula instinctivement. Un geste qu'il ne controlait meme pas. Jimmy avait encore change. Ses tetes etaient plus tordues. Sa silhouette se convulsait comme un organisme en mutation. L'air autour de lui ondulait, comme corrompu par sa simple presence.
Les demons ne connaissaient pas la peur. Mais Jimmy venait de lui apprendre ce que c'etait.
Sa bouche s'ouvrit d'elle-meme. Il ne controlait plus sa voix.
— ... Pige.
Jimmy disparut.
Scory ferma lentement les yeux.
— Parfait.
Il expliqua comment il avait trompe tout le monde avec son pouvoir d'illusion. Comment il avait laisse Neron croire a sa victoire, alors qu'en realite, il frappait dans le vide. Comment l'illusion s'etait effondree, revelant la verite.
Akazym ecoutait, mais son esprit etait ailleurs. Cet humain... etait-il vraiment humain ?
— Maintenant que j'ai trois victoires, je veux planifier mon Hellfight.
Akazym croisa les bras. Sa voix etait neutre.
— Ouais... le Noble a accepte. Combat dans quatre jours.
Scory disparut sans ajouter un mot.
Et Akazym resta seul. Ses griffes s'enfoncerent dans ses paumes. Le sang coula lentement. Son corps tremblait. Non, pas de peur. De rage.
Il avait vu beaucoup de champions. Aucun n'avait eu cette aura. Ce vide froid. Cette ombre mouvante derriere un sourire humain.
Pour la premiere fois, il n'y avait pas que des demons plus puissants au-dessus de lui. Il y avait un humain. Un humain qu'il ne controlait plus.
Une fois qu'il serait un Noble, il tuerait Scory.
Mais en attendant, il pouvait faire autre chose.
Akazym ouvrit le marche demoniaque. Pas la section publique — la section privee, celle reservee aux transactions entre demons. Il navigua jusqu'a l'onglet "Informations champion — vente".
Il hesita une seconde. Ses griffes planaient au-dessus de l'interface.
Puis il entra les donnees.
Localisation terrestre du champion : Scory. Adresse complete. Habitudes. Horaires de sommeil. Nom et adresse de l'associe humain non-champion (Flaynn). Liens familiaux.
Prix demande : 3000 ames.
Il savait que c'etait une trahison. Il savait aussi que si Scory l'apprenait, Jimmy le devorerait. Mais Akazym etait un demon, et les demons ne survivent pas en etant loyaux. Ils survivent en etant utiles a quelqu'un de plus puissant.
Il valida la vente.
L'information fut achetee en moins de quatre secondes.
Akazym ne sut jamais par qui.
Scory ouvrit la porte de son appartement. Il n'avait jamais ressenti une telle fatigue. Son corps n'avait plus de blessures, mais son esprit etait vide.
Il attrapa son telephone. Un message WhatsApp. Numero inconnu. Origine : Nicaragua.
Un autre message arriva immediatement. Puis un appel. Le numero forcait.
Il decrocha sans dire un mot.
— Yo, Scory.
Son sang se glaca. Kerian.
— Comment t'as eu mon numero ?
— Via l'annuaire de l'Enfer. Mais c'est pas le plus important. Tu sais comment j'ai eu ton adresse exacte ?
Un silence.
— Quelqu'un l'a mise en vente. Recemment. Avec tes habitudes, tes horaires, et le nom de ton pote Flaynn.
Le sang de Scory se figea dans ses veines.
— Qui ?
— J'en sais rien. Mais le vendeur etait un demon de rang moyen superieur. Et t'en connais combien, des demons de rang moyen superieur ?
Un seul. Il n'en connaissait qu'un seul.
Akazym.
Scory ne repondit pas. Mais quelque chose se brisa en lui a cet instant. Pas de la colere. Pas de la surprise. Quelque chose de plus froid. De plus definitif. La derniere fibre de confiance qu'il avait accordee a un etre de l'Enfer venait de se rompre.
Kerian continua, ignorant le silence.
— Pourquoi tu me contactes ?
— Tu viens de foutre un putain de bordel, mec. T'as mis un doigt d'honneur a Nixiliys devant des millions de demons. T'as humilie un favori. T'as attire l'attention de ceux qui controlent ce jeu. Et maintenant, tu crois que tout va bien ?
— Rien de nouveau.
— Tu crois ? T'as recu mon appel, non ? Et si quelqu'un voulait ton adresse ?
Un long silence.
Scory comprit son erreur. Jusqu'ici, il avait toujours vu l'Enfer comme un jeu, un tournoi. Un monde deconnecte de la realite. Mais ce n'etait pas vrai. L'Enfer pouvait le retrouver. Et si Kerian pouvait avoir son numero, qui pouvait garantir que d'autres ne trouveraient pas sa localisation exacte ?
Une sueur froide coula dans son dos.
— Rdv dans les gradins.
Il prit la cle. La porte se materialisa. Il entra dans le salon.
Mais quelque chose etait different. Le silence. Akazym etait la, assis, les bras croises, le regard fixe sur le vide. Il ne parlait pas. Plus de ton moqueur. Plus d'enjouement. Il etait froid. Distant.
— Tout va bien ?
— Ouais. Pourquoi ?
— Comme ca.
Scory sentait que quelque chose n'allait pas. Mais il n'avait pas le temps de creuser.
— Viens avec moi dans les gradins.
— Non.
— Pourquoi ?
— T'as pas besoin de moi. Pour 100 points, t'as acces tout seul.
Scory paya et s'appreta a partir.
— Et pour le Hellfight ?
— Le Noble a accepte. Combat dans quatre jours.
Puis Akazym ajouta, d'un ton plus serieux :
— Ecoute-moi bien. Apres etre alle aux gradins... repose-toi.
— T'es serieux ?
— T'es trop en Enfer. Ca fait combien de temps que t'as rien fait avec tes potes ? Combien de temps que t'as pas vu ta famille ?
Scory cligna des yeux. C'etait vrai. Il ne s'etait pas arrete.
Mais ce n'etait pas le moment.
Il posa un regard fixe sur Akazym. Son ton devint plus froid.
— T'as pas encore evolue en Noble, tu sais ? Donc si je meurs, toi aussi.
Une tension s'installa. Les yeux des deux s'affronterent une seconde. Puis Scory se detourna et quitta le salon.
Des que Scory posa un pied dans les gradins, l'atmosphere changea. Le combat en cours etait sans importance. Mais sa presence fit taire l'arene. Lentement, un par un, les regards convergerent vers lui. Des yeux noirs et rouges, avides, haineux.
Du mepris.
Celui qui avait crache sur la hierarchie. Celui qui avait humilie un Noble et insulte un Diable Royal.
Kerian posa une main sur son epaule.
— Detends-toi. Dans les gradins et ton salon, t'es safe. Mais quand meme... ce que t'as fait, c'est couillu. Et suicidaire.
Il pencha la tete.
— Tu crois que t'as insulte juste un mec puissant ? C'est pas le boss d'une entreprise. C'est pas un chef de gang. Meme en Enfer, meme un demon mineur ne manque jamais de respect en public a un demon superieur. Et toi, t'as insulte un putain de Diable Royal.
Scory realisa. Son coeur se serra. Ses doigts se crisperent. Il se passa la main sur le visage et se griffa inconsciemment la peau.
L'adrenaline lui avait fait perdre le controle. Il avait agi comme un fou, porte par la rage et l'excitation. Un doigt d'honneur a un Diable Royal. Son demon qui riait comme un vulgaire joueur apres un bon pari.
Ils avaient defie l'ordre meme de l'Enfer. Ils avaient signe leur arret de mort.
Kerian l'observa palir.
— Oh... desole. Je croyais que tu savais deja.
Puis il ajouta, plus doucement :
— T'es tracable, tu sais ? Les seuls endroits ou t'es en securite, c'est les gradins ou ton salon. Sur Terre, y'a des chasseurs de champions. Des mecs qui traquent les champions trop puissants et les butent.
— Parce que nous, on est des anomalies dans ce monde. Mais la majorite d'entre nous, on est juste des humains normaux quand on sort de l'arene.
Et le pire :
— Tu sais ce qui se passe quand un champion meurt ? Deux possibilites. Soit son demon le devore. Soit, si le demon est considere comme utile, il devient l'esclave de l'Enfer pour l'eternite.
Scory serra les dents. Akazym pouvait survivre. Meme s'il mourait. Et maintenant qu'Akazym etait presque un Noble, sa valeur etait bien plus grande qu'un simple champion.
Akazym n'avait plus besoin de lui.
Scory se mordit le doigt, du sang coulant lentement. Il avait foutu la merde totale.
Kerian le fixa un instant. Puis, un sourire carnassier aux levres :
— Chaque choix a des consequences. Je repete. Chaque choix a des consequences.
Il recula, laissant Scory seul avec cette verite brutale. Puis il partit.
Scory regarda l'interface devant lui. Il acheta trois protections demoniaques — 1000 points chacune. Parents proteges. Flaynn protege.
Points restants : 3369.
C'etait le minimum.
Il appela Flaynn.
— Frere... je suis desole.
Flaynn resta silencieux.
— Je sais que t'es dans cette merde parce que t'es comme moi. T'as fonce dans le mur a cause de la colere et de l'adrenaline. Je voulais te dire que je comprends.
Scory ferma les yeux.
— T'as peur ?
— Ouais.
— Moi aussi.
Scory lui expliqua qu'il avait utilise ses points pour acheter une protection demoniaque pour lui. Cinq attaques absorbees.
Puis Flaynn hesita. Et il lacha :
— Tu sais quoi ? Ce lien que tu ressens avec Nixiliys... c'est rien d'autre qu'une illusion de ton cerveau. T'as tellement ete au centre des evenements que t'as fini par croire que t'etais un personnage principal. Mais y'a pas de heros ici. T'as juste fait un faux pas.
Les mots resonnerent trop juste. Il avait cree sa propre obsession. Nixiliys ne le voyait probablement meme pas comme une menace. Juste comme un spectacle. Un entertainment.
Flaynn lui donna un dernier conseil :
— Si t'as plus d'option... laisse Jimmy terroriser l'Enfer. Comme toi, t'es terrorise en ce moment.
Un silence. Puis Scory dit, d'une voix trop plate, trop vide :
— Je vais tous les tuer, Flaynn.
Ce n'etait pas une bravade. Ce n'etait pas de la colere. C'etait un constat. Le genre de phrase qu'on dit comme on dit "il va pleuvoir demain".
Flaynn ne repondit pas tout de suite. Quelque chose se noua dans sa gorge. Pas a cause des mots eux-memes — il connaissait Scory, il savait qu'il parlait comme ca quand il etait sous pression.
C'etait le ton.
Flaynn avait grandi avec Scory. Il avait entendu toutes les variations de sa voix — l'arrogance, l'humour, la colere froide, la lucidite tranchante. Mais la, c'etait autre chose. Quelque chose qu'il n'avait jamais entendu. Une absence. Comme si la partie de Scory qui faisait de lui un etre humain s'etait mise en veille.
Il pensa au toit de Sevran. A ce rire qui faisait mal aux cotes. Il pensa a la premiere fois que Scory avait invoque Jimmy — la terreur dans ses yeux, le vomi sur le sol, le garcon qui s'etait pisse dessus.
Ce garcon-la n'existait plus.
Et Flaynn, pour la premiere fois, eut peur. Pas de Jimmy. De Scory.
Il deglutit et murmura :
— Reviens-moi entier, frerot.
Scory raccrocha sans repondre.
Les jours passerent.
Scory rentrait dans le salon infernal chaque jour, mais il ne parlait pas. Il ignorait Akazym. Il ne regardait meme pas les matchs. Il etait ailleurs. Il ne dormait plus. Ses yeux etaient injectes de sang. Son corps ne demandait que du repos, mais son esprit refusait.
Il etait en etat de survie permanente.
Akazym, lui, avait repris du pouvoir. Petit a petit, il redevenait celui qu'il etait avant. Plus a l'aise. Plus fort. Plus serein.
Et cela derangeait Scory.
Puis, le jour arriva.
Scory etait assis, le regard vide. Fatigue. Pale. Demoli.
Akazym, lui, etait rayonnant. Il ricana.
— T'as l'air d'un cadavre. T'as passe des jours sans dormir, sans manger... et pour quoi ? T'aurais du en profiter avant de mourir.
Il marqua une pause. Puis, un sourire carnassier :
— Ou... fais comme tu veux.
Scory disparut du salon. Le Hellfight etait la.
Scory apparut au centre de l'arene. Un frisson glace le traversa. Les gradins etaient infinis. Des vagues d'ombres et de silhouettes difformes hurlaient — des etres deformes par la souffrance eternelle.
L'Enfer s'etait arrete aujourd'hui. Les ames damnees, torturees depuis des millenaires, etaient libres juste pour assister a ce spectacle. L'Enfer entier etait la. Tous les Nobles. Tous les Seigneurs. Tous les monstres. Tous, sauf Lucifer lui-meme.
Ce n'etait pas un combat. C'etait une sentence. Et Scory etait l'accuse.
Face a lui, son adversaire. Varkesh, Seigneur du Carnage. Un humanoide immense, vetu d'une armure d'os noirs, des veines incandescentes coulant sous sa peau comme de la lave. Son arme : une hache faite de cranes fusionnes, chaque crane hurlant a l'unisson.
— Un simple humain ? Tu ne tiendras pas dix secondes.
Les gradins exploserent de rage. Une cacophonie infernale. Des cris, des hurlements, des insultes en langues anciennes. Le son etait insoutenable.
Scory s'effondra. Il serra ses genoux contre son torse. Le bruit etait en lui. Il resonnait dans son crane, s'insinuait sous sa peau. Sa respiration s'accelera. Sa vision devint floue.
C'etait trop. Il n'etait plus la. Il n'etait plus un combattant. Il n'etait plus un survivant.
Il n'etait plus rien.
Il avait craque.
Et alors, dans un souffle brise, il cria un seul nom.
L'air implosa. Le sol se fissura. Un vent noir se leva, hurlant comme des ames en detresse. Un cri indescriptible dechira l'espace.
D'habitude, Jimmy attendait. Il apparaissait et restait la, immobile, jusqu'a ce que Scory lui donne une direction, une intention, un ordre mental. C'etait le contrat silencieux entre eux depuis le debut — Scory commandait, Jimmy executait.
Cette fois, Jimmy n'attendit pas.
Scory n'avait rien ordonne. Il n'avait meme pas formule de pensee coherente. Il etait recroqueville au sol, les genoux contre le torse, tremblant, brise. Son esprit n'etait plus qu'un brouillard de peur et de rage incoherente.
Mais Jimmy bougeait.
Jimmy sentait la peur de Scory. Il la goutait. Il s'en nourrissait. Et cette peur etait si dense, si absolue, si totale, qu'elle devint une instruction en elle-meme.
Protege-moi.
Pas un ordre. Un instinct. Le meme reflexe qui fait qu'un coeur bat sans qu'on le lui demande.
Jimmy se tourna vers Varkesh. Et il frappa.
Le Noble ne vit rien. Un instant, il etait la, pret a decouper Scory en deux. Et l'instant d'apres, il n'etait plus qu'un tas de chair fumante. Les cranes de sa hache hurlaient encore quand ils furent absorbes dans la masse noire de Jimmy, leurs cris se melant a ceux de leur maitre avant de s'eteindre dans un gargouillement humide.
Les gradins devinrent silencieux. Un long silence, aussi total que celui qui precede un tremblement de terre.
Scory ne savait pas ce qui venait de se passer. Il etait toujours au sol. Ses yeux etaient fermes. Ses mains agrippaient ses propres cheveux avec une force qui aurait du lui arracher le cuir chevelu.
Et il murmura. Sa voix etait brisee. Ce n'etait plus celle d'un combattant. C'etait celle d'un enfant dans le noir.
Ils me font peur. Jimmy... aime-moi. Ne m'abandonne pas.
Un spasme le secoua. Ses doigts se crisperent plus fort.
Tue-les.
Jimmy frissonna. L'ensemble de sa masse noire ondula, comme un chien qui entend le sifflet de son maitre.
Tue-les.
Les yeux de Jimmy — tous, les dizaines d'yeux dissemines sur son corps aberrant — se tournerent vers les gradins.
TUE-LES TOUS.
Jimmy ne repondit pas. Il obeit.
Il se jeta sur les gradins. Pas comme une creature qui attaque — comme une maree noire qui monte. Il s'etendit, se repandit, coula entre les rangees de pierre comme un liquide vivant. Les premiers demons ne comprirent meme pas ce qui leur arrivait. Ils furent absorbes — avales dans la masse noire, leurs corps dissous, leur essence arrachee et integree a Jimmy comme de la nourriture dans un estomac.
Les hurlements commencerent.
Des demons millenaires, des etres qui avaient torture des ames pendant des eternites, qui n'avaient jamais connu la peur — ils hurlaient. Ils fuyaient. Ils se pietinaient les uns les autres pour echapper a cette chose qui n'avait pas de nom, pas de logique, pas de limite.
Jimmy grandissait. A chaque demon absorbe, sa masse augmentait. Ses tetes se multipliaient. Ses yeux se demultipliaient. Il devenait quelque chose que meme le vocabulaire de l'Enfer ne pouvait decrire.
Scory se releva.
Ce ne fut pas un mouvement volontaire. Quelque chose le tira vers le haut — non pas Jimmy, mais quelque chose en lui-meme. Une partie de son esprit qui avait decide que la peur etait terminee. Non pas parce qu'il n'avait plus peur. Mais parce que la peur avait brule si fort qu'elle s'etait consumee elle-meme, ne laissant derriere elle qu'un vide.
Et dans ce vide, quelque chose d'autre s'installa.
Ses yeux brillaient d'une lueur etrange. Son corps etait tremblant, mais pas de peur. Il riait. Un rire malade. Un rire de folie pure. Le genre de rire qu'on entend dans les couloirs d'un hopital psychiatrique a trois heures du matin — un rire qui ne connait plus la difference entre la joie et l'agonie.
— C'est vrai. C'est vrai que je ne suis qu'un homme.
Il leva la main. Le Double Cercueil Noir s'abattit sur les gradins. Les demons furent ecrases sous leur propre realite. L'Enfer etait en train de mourir de l'interieur.
Au milieu de ce chaos, un seul etre ne bougea pas. Nixiliys. Son regard etait fixe sur Scory. Il ne bougeait pas. Il ne parlait pas. Il souriait. Un sourire presque heureux. Comme s'il avait enfin trouve ce qui lui manquait.
Scory ramassa le fusil qu'il avait achete sur le marche — un canon scie aux balles infinies, une arme bon marche qui surchauffait apres chaque tir. Il tira sur un demon en fuite. Puis un autre. Puis un troisieme. Chaque detonation etait un point de ponctuation dans une phrase de violence qui n'avait plus de syntaxe.
Et puis Sora apparut.
Il emergea du chaos comme un fantome, son epee noire a la main.
Sora. Vingt-six ans. Ne a Osaka. Fils unique d'un poissonnier et d'une institutrice. Il avait grandi dans un appartement de trente metres carres ou l'odeur du poisson ne quittait jamais les murs, meme le dimanche. Son pere l'emmenait au marche a quatre heures du matin, et Sora se souvenait encore de la sensation du carrelage froid sous ses pieds nus, du bruit des caisses qu'on empile, du souffle de son pere qui lui disait : "Un jour, tu feras quelque chose de mieux que ca."
Il avait fait quelque chose de mieux. Il etait devenu le champion le plus regulier de l'arene. Pas le plus puissant, pas le plus spectaculaire — le plus constant. Chaque combat, une victoire. Chaque victoire, le silence. Pas de discours, pas de parade. Il tuait proprement, comme son pere vidait un poisson — sans theatralite, sans cruaute, avec le respect froid que l'on doit a la mort.
Il envoyait la moitie de ses points a ses parents. Convertis en argent humain. Son pere avait arrete le marche. Sa mere avait pris sa retraite. Ils ne savaient pas d'ou venait l'argent. Ils ne posaient pas de questions.
Sora n'avait jamais parle dans l'arene. C'etait sa marque. Parce que parler, c'etait reconnaitre que ce qu'il faisait etait reel. Et tant qu'il ne parlait pas, il pouvait pretendre que tout ca n'etait qu'un cauchemar dont il finirait par se reveiller.
Il s'etait faufile a travers le carnage avec l'efficacite d'un assassin professionnel, esquivant Jimmy, evitant le Double Cercueil Noir. Il arriva devant Scory.
Leurs regards se croiserent.
Et la, pour la premiere fois, son visage exprima quelque chose.
De la pitie.
Il pitoyait Scory.
Et c'est ca qui declencha ce qui suivit.
Scory leva le fusil. Sora etait plus rapide — il aurait du esquiver. Il en avait les moyens. Mais la pitie l'avait ralenti d'une fraction de seconde. Un centieme de seconde de trop.
La balle lui traversa le crane.
Sora s'effondra. Son epee rebondit sur le sol dans un tintement clair, presque musical, absurdement beau au milieu de ce carnage.
Scory resta immobile. Il regarda le corps.
Un leger spasme agitait encore les doigts de Sora. La main qui avait tenu l'epee, qui avait tue des dizaines de champions, qui avait gagne des combats impossibles — elle tremblait encore, comme si elle refusait de comprendre que tout etait fini.
Scory s'accroupit. Il posa sa main sur le torse de Sora.
Et il le ressuscita.
Les yeux de Sora s'ouvrirent. D'un coup. Comme une lumiere qu'on rallume. Ses pupilles se dilaterent — d'abord la confusion, puis la comprehension, puis l'horreur. Il etait mort. Il le savait. Son crane avait explose. Et maintenant il etait la, de nouveau, le gout du sang dans la bouche, la memoire de sa propre mort gravee dans ses nerfs comme un fer rouge.
Il regarda Scory. Et il comprit.
Il n'avait pas ete ressuscite par misericorde. Ni par erreur.
Il avait ete ramene pour mourir encore.
Scory leva le canon du fusil. Lentement. Le metal etait encore chaud du dernier tir. Il le posa contre les dents de Sora. Le champion ne bougea pas. Il ne pouvait pas bouger. Son corps venait de revenir d'entre les morts et ne repondait pas encore.
Mais ses yeux, eux, fonctionnaient parfaitement.
Et dans ces yeux, Scory vit quelque chose qu'il n'avait jamais vu dans un regard humain. Pas de la peur. Pas de la colere. De la comprehension. Sora comprenait ce que Scory etait en train de devenir. Il le voyait, clairement, comme on voit un incendie devorer une maison depuis la fenetre du salon.
Une larme coula.
Pas de Sora.
De Scory.
Une seule. Le long de sa joue gauche. Un vestige. La derniere reaction humaine avant la chute.
Il tira.
Le silence qui suivit dura une eternite.
Jimmy continuait son carnage. Des gradins entiers disparaissaient sous ses assauts. Il etait devenu une chose que meme les demons ne comprenaient plus. Il ne repondait plus vraiment a Scory — il se nourrissait, tout simplement, comme un organisme qui a decouvert une source de nourriture illimitee.
Jusqu'a ce qu'une main se leve. Une seule. Un geste calme, detendu.
Le temps s'arreta. Les flammes figerent. Les corps suspendus dans leur chute. Jimmy, silencieux.
Un Diable Royal venait d'intervenir.
Sa voix resonna dans l'arene.
— Ca suffit, Scory.
Le monde se brisa en un instant. Scory et Jimmy disparurent.
Scory ouvrit les yeux. Le salon infernal.
Akazym tremblait. Il ne disait rien.
Nixiliys etait assis sur le canape, un sourire paisible sur le visage.
— Ton rang vient de passer a S.
Scory cligna des yeux. Un bug. Une anomalie. Une erreur. Il venait de prouver que l'Enfer pouvait etre trompe.
Nixiliys posa une potion devant lui. Un artefact appele Sang-Froid — supprime les effets mentaux du stress et de la peur. Scory la but d'un coup sec. Son esprit s'apaisa immediatement. Son souffle se stabilisa.
Mais quelque chose d'etrange se produisit. Pour la premiere fois, un artefact demoniaque ne fonctionna pas totalement. Un frisson d'angoisse subsistait. Pourquoi ressentait-il encore quelque chose ?
Nixiliys croisa les jambes, amuse.
— Tu crois que tu as gagne quelque chose aujourd'hui ? Tu as remporte 313 980 points. Tu as depasse tous les champions. Tu es devenu classe S.
Il marqua une pause.
— Mais maintenant, tu vas devoir payer.
Puis, dans un mouvement si rapide que Scory ne le vit meme pas, Nixiliys tendit la main vers Akazym.
Akazym le vit venir.
Pas le geste — il etait trop rapide pour ca. Mais il sentit l'intention. Cette fraction de seconde ou l'air se comprime, ou la gravite se deforme autour d'un etre infiniment plus puissant que vous, et ou votre corps entier comprend, avant votre esprit, que c'est fini.
Et dans cette fraction de seconde, Akazym fit quelque chose d'etrange.
Il tourna la tete vers Scory.
Pas avec peur. Pas avec colere. Pas avec le mepris calculateur qu'il avait arbore pendant des mois. C'etait autre chose — un regard que Scory ne lui avait jamais vu. Un regard presque... humain. Comme si, a l'instant precis ou il allait cesser d'exister, le demon avait compris quelque chose qu'il n'avait jamais voulu admettre.
Il ouvrit la bouche. Peut-etre pour s'excuser. Peut-etre pour mentir une derniere fois. Peut-etre juste pour dire le nom de son champion — ce mot ridicule qu'il avait passe des mois a se moquer, mais qui etait devenu, sans qu'il le sache, la chose la plus importante de sa miserable existence de demon.
Il n'eut pas le temps.
Nixiliys le devora.
Le bruit fut ecoeurant. Un craquement d'os et de chair, un gargouillement de matiere absorbee, un silence obscene. Akazym — ce demon arrogant, ambitieux, manipulateur, qui avait trahi son champion, vendu sa localisation, planifie sa mort, et pourtant, a la toute fin, tourne la tete vers lui avec un regard qu'il ne comprendrait jamais — cessa d'exister.
Avale par quelque chose de tellement plus grand que lui qu'il n'eut meme pas le temps de finir sa phrase.
Nixiliys essuya le coin de ses levres. Puis il ricana.
— L'Enfer n'est pas un jeu, Scory.
Il se leva et disparut.
Scory etait seul.
Le salon etait vide. Les meubles intacts. L'air immobile. Comme si rien ne s'etait passe.
Mais Akazym n'etait plus la.
Son demon. Celui qui l'avait trahi, manipule, utilise. Celui qu'il avait menace avec Jimmy, qu'il avait meprise, qu'il avait force a obeir. Celui qui, malgre tout, etait le seul lien entre lui et ce monde infernal.
Parti.
Devore.
Efface.
Scory resta immobile. Son regard etait vide. La potion de Sang-Froid faisait son effet — il ne ressentait presque rien. Presque.
Un malaise persistait. Un tremblement infime dans ses mains. Un froid au fond de sa poitrine qui ne venait pas de l'Enfer.
Il baissa les yeux vers ses mains.
Il ne comprenait plus ce qu'il etait.
Pas un demon. Plus tout a fait un homme.
Quelque chose d'autre.
Quelque chose que l'Enfer ne tolererait pas longtemps.
Il serra les poings.
Il pensa a Flaynn. A ses parents. Aux protections qu'il avait achetees.
Il pensa a Jimmy. A cette chose tapie dans son esprit, qui grossissait a chaque combat, qui se nourrissait de sa rage et de sa peur.
Il pensa a Nixiliys. A ce sourire. A cette curiosite glaciale.
Et il comprit que tout ce qu'il avait fait — les combats, les victoires, le doigt d'honneur, le massacre des gradins — tout cela n'etait que le debut.
La vraie epreuve n'avait pas encore commence.
Scory se leva.
Il traversa le salon vide.
Il ouvrit la porte.
Et il rentra chez lui.
Seul.