Scory n'avait jamais ete un enfant comme les autres.
Il n'etait ni un criminel pur, ni un innocent. Il vivait dans cette zone grise ou la loi n'etait qu'une barriere pour les idiots. Ne de parents immigres camerounais, il avait grandi avec une double conscience : celle du monde des honnetes gens et celle des rues. Deux langages, deux postures, deux regards sur un meme monde pourri.
A dix-huit ans, il avait deja tout compris. Les regles ? Un mensonge. La justice ? Un equilibre instable. La morale ? Une illusion que les faibles s'imposaient pour supporter leur propre impuissance.
Il menait une double vie soigneusement orchestree. Officiellement, il etait un jeune diplome en web design, discret, methodique, prometteur. Le genre de profil qu'on citait en exemple dans les reunions de quartier. Officieusement, il gerait un petit reseau de deals, operant avec une precision clinique. Jamais d'erreur, jamais d'empreintes. Juste assez pour accumuler un pecule, pas assez pour attirer l'attention.
Flaynn, son meilleur ami depuis l'enfance, etait la seule personne qu'il considerait comme un egal. Ils avaient grandi dans les memes cages d'escalier, partage les memes silences lourds quand les sirenes passaient, echange les memes regards quand un voisin ne revenait pas. Ils partageaient la meme ambition : un jour, ils seraient plus que de simples hommes.
Mais Scory n'avait jamais imagine que son souhait se realiserait sous la forme d'un cauchemar.
Scory etait plonge dans l'ecriture d'un scenario lorsqu'un frisson lui traversa la colonne vertebrale. Pas un frisson de froid. Quelque chose de plus profond. Quelque chose qui ne venait pas de l'exterieur.
Le temps s'arreta.
Chaque pixel de son ecran resta fige. Le bourdonnement du refrigerateur cessa. Le bruit lointain de la circulation s'eteignit d'un coup, comme si quelqu'un avait arrache les fils du monde. Le silence se fit total, oppressant, surnaturel. Il sentit une pression indescriptible sur ses epaules, comme si l'espace lui-meme s'effondrait autour de lui.
Et puis l'odeur.
Une puanteur metallique, organique, comme du sang coagule melange a quelque chose de brule. Elle s'insinuait dans ses narines, tapissait l'interieur de sa gorge.
Scory ne le vit pas arriver. Il ne se materialisa pas non plus. C'etait comme s'il avait toujours ete la — comme si sa chambre avait toujours contenu cette aberration, et que ses yeux venaient seulement d'apprendre a la percevoir.
Un corps. Une masse noire organique. De la chair et de l'ombre, pulsant d'une vie impossible, suintant une presence qui defiait toute logique humaine. Des yeux bleus luminescents etaient dissemines sur son torse et ses multiples tetes difformes — certains ouverts, d'autres a demi clos, tous tournes vers lui. Chaque mouvement de la chose etait une anomalie, comme si elle existait en plusieurs dimensions a la fois, et que la realite se tordait autour d'elle pour compenser l'horreur de sa presence.
Un murmure dechira le silence.
Tu as une minute. Choisis ton pouvoir.
La voix ne resonnait pas dans la piece. Elle s'infiltrait directement dans son esprit, comme une pensee etrangere imposee de force. Pas des mots. Pas du son. Quelque chose de plus ancien, de plus profond — un ordre grave directement dans la matiere de sa conscience.
Scory, d'habitude si rationnel, sentit une peur viscerale lui vriller l'estomac. Tout son etre lui hurlait de fuir, mais ses jambes refusaient de bouger. Son coeur battait si fort qu'il sentait ses tempes pulser. Sa bouche etait seche. Ses mains tremblaient.
Mais son esprit, lui, fonctionnait.
Meme au milieu de la terreur la plus absolute, quelque chose en lui calculait. Analysait. Cherchait la faille.
Une minute. Un pouvoir.
La plupart des gens auraient demande l'invincibilite. La force. Le vol. Quelque chose d'immediat, de visceral, dicte par la panique.
Scory inspira. Une goulee d'air putride qui lui brula les poumons.
Et il trouva.
— Je veux... je veux pouvoir choisir mon pouvoir... mais quand je serai lucide... et en pleine maitrise de moi-meme.
Un silence. Les yeux bleus clignoterent, certains se fermerent, d'autres s'ouvrirent a des endroits impossibles du corps de la chose.
Puis, un rire.
Un son qui n'avait rien d'un rire humain. Une vibration malsaine qui fit trembler les murs, fissurer le verre d'eau sur sa table de nuit, resonner dans les os de Scory comme un diapason frappe contre un cercueil.
Malin. J'ai deja scelle ton destin.
Le monde bascula dans le neant.
Scory ouvrit les yeux en sursaut.
Il etait dans son lit. Son telephone vibrait a cote de lui. L'ecran affichait cinq appels manques et une rafale de messages.
Le dernier message datait d'il y a cinq minutes. Pourtant, pour Scory, il venait de se reveiller apres ce qui semblait etre un reve instantane.
Une sueur glaciale coula le long de son dos.
Son regard se porta sur ses mains. Rien d'anormal. Pourtant... quelque chose avait change.
Il sentait une presence. Comme un muscle invisible, une pulsation dans son esprit, un organe qu'il n'avait jamais eu auparavant. Quelque chose de loge derriere ses pensees, tapi dans un recoin de sa conscience, qui attendait.
Les semaines passerent. Puis les mois.
Pas de manifestation etrange. Pas de pouvoir surnaturel. Juste cette sensation persistante, comme une main fantome posee sur son epaule. Il se reveillait parfois en sursaut, certain d'avoir entendu un murmure, certain d'avoir senti quelque chose ramper le long de son echine. Puis rien.
Il finit par croire a un simple reve, une hallucination nee de la fatigue.
Mais une part de lui n'oubliait pas.
Il avait fait un choix cette nuit-la.
Ce fut un jour ordinaire. Une journee comme tant d'autres, entre ses projets et ses petites affaires discretes.
Jusqu'a ce que la douleur frappe.
Un eclair fulgurant dans son crane. Un choc si intense qu'il s'effondra au sol, les mains crispees sur sa tete. Ses genoux heurterent le parquet. Sa vision se fragmenta en eclats blancs et noirs.
Son corps etait en feu.
Des images lui exploserent a l'esprit. Des souvenirs qui n'etaient pas les siens. Des visions de chair qui se tord, d'yeux qui s'ouvrent dans l'ombre, de murmures incomprehensibles dans une langue ancienne. Il vit des formes sans nom, des geometries impossibles, des bouches ouvertes sur le vide.
Puis ce fut le silence.
Il etait allonge, tremblant, haletant. Mais il comprenait maintenant.
Son pouvoir avait muri en lui pendant six mois. Il s'etait developpe dans le noir de son inconscient, comme un parasite grandissant dans un organe sain. Et maintenant il etait la, colossal, pret a etre utilise.
Il se releva lentement. Ses jambes tremblaient encore.
Il inspira profondement et se concentra. Son esprit s'ouvrit a une force qu'il n'avait jamais connue auparavant. Il pouvait le sentir, tapi dans les trefonds de son etre, attendant d'etre libere.
Et alors, il structura chaque detail dans son esprit. Chaque capacite, chaque regle, chaque limite. Avec la lucidite glaciale qu'il avait demandee cette nuit-la.
Il n'avait qu'a prononcer un nom.
Il choisit un prenom simple. Banal. Presque ridicule.
Il le choisit precisement pour ca.
La nuit n'avait jamais ete aussi oppressante.
Scory etait recroqueville contre le mur de sa chambre, incapable de bouger. Son corps tremblait sous l'effet d'une terreur primaire qu'il ne comprenait pas encore. Il n'arrivait pas a reprendre son souffle. Sa cage thoracique se contractait douloureusement, chaque inspiration devenant un supplice.
L'air etait lourd, irrespirable, comme s'il etait immerge dans une eau glaciale. Ses muscles refusaient d'obeir. Son estomac se tordait dans des spasmes incontrolables, et une brulure acide remonta soudainement dans sa gorge.
Il se plia en deux.
Un flot de bile s'echappa violemment de sa bouche, s'ecrasant sur le parquet dans un bruit ecoeurant. L'odeur acre du vomi satura immediatement la piece, mais il n'y preta pas attention. Son esprit etait ailleurs.
Il ne pouvait pas detourner le regard de ce qu'il venait de voir.
Il avait cru creer une arme, une extension de lui-meme, un outil qu'il pourrait modeler a sa guise.
Il avait eu tort. Terriblement tort.
Tout avait commence avec un simple mot.
Il l'avait prononce sans reflechir, certain qu'il en maitrisait les implications.
D'abord, il y avait eu ce bruit. Un son immonde. Un craquement osseux amplifie a l'extreme, comme si un corps avait ete disloque puis remodele dans un processus aussi douloureux qu'anormal. Le genre de son que l'oreille humaine n'est pas concue pour entendre — et que le cerveau refuse de traiter.
Puis etait venue l'odeur. Un melange de sang seche et de chair brulee, une effluve metallique et acide, comme si le monde lui-meme exhalait une puanteur impie.
Et enfin, la respiration. Une respiration lourde, irreguliere. Un rale etouffe, comme un monstre incapable de comprendre pourquoi il etait en vie.
Il etait trop grand. Bien trop grand pour cette piece exigue.
Une masse de chair noire, sinueuse, parcourue de veines palpitantes et de formes indistinctes qui semblaient se mouvoir independamment. Pas un corps a proprement parler. Plutot un amas, une tumeur tridimensionnelle qui occupait l'espace d'une maniere aberrante.
Ses bras — ses six bras — se tendaient vers le plafond, leurs extremites decharnees se terminant en immenses griffes squelettiques, fremissant d'une vie propre. Chaque articulation etait deplacee, chaque proportion fausse, comme si la chose avait essaye d'imiter une forme humaine sans en comprendre les regles.
Mais ce furent ses tetes qui briserent l'esprit de Scory.
Trois gueules beantes, ouvertes dans un cri silencieux. Des orbites creuses, ou battaient des dizaines d'yeux. Certains etaient noirs comme le neant, d'autres d'un bleu spectral, lumineux, fouillant son ame avec une intensite malsaine. Ils ne regardaient pas dans une seule direction. Ils regardaient partout. Ils le regardaient lui.
Scory sentit un vide s'ouvrir sous lui. Un abime sans fond. Et dans ces yeux innombrables, il se vit lui-meme.
Ce monstre... c'etait lui. Il l'avait materialise depuis sa propre tete. Jimmy n'etait pas qu'un pouvoir. C'etait une extension de lui-meme. Une horreur latente qu'il avait toujours portee en lui.
Et c'est a cet instant qu'il comprit.
Il n'avait jamais ete normal.
Toute sa vie, il avait refoule quelque chose d'inhumain. Et maintenant, il l'avait libere.
Jimmy ouvrit ses trois gueules. Un rale. Un son qu'aucun etre vivant ne devait entendre. Ce n'etait pas une voix. C'etait une vibration primordiale, une onde deformee qui resonna directement dans son crane, ecrasant son esprit sous une pression intolerable.
Scory hurla.
Son corps ceda. Une chaleur desagreable se repandit le long de sa jambe.
Il se rendit compte qu'il s'etait pisse dessus.
Il desactiva Jimmy dans un reflexe instinctif. Ses mains tremblaient. Son coeur battait si vite qu'il crut mourir.
Ce n'etait pas un jeu.
Les jours qui suivirent furent les plus longs de sa vie.
Il nettoya le sol. Lava les draps. Prit une douche si chaude que sa peau vira au rouge. Mais l'odeur restait. Pas celle du vomi ou de l'urine — celle de Jimmy. Cette puanteur metallique et organique qui s'etait incrustee dans l'air meme de sa chambre, comme si la realite avait ete souillee de facon permanente.
La premiere nuit, il ne dormit pas. Il resta assis dans le noir, le dos contre le mur, les yeux grands ouverts, fixant le coin de la piece ou Jimmy etait apparu. Il attendait. Il ne savait pas quoi. Peut-etre que la chose revienne d'elle-meme. Peut-etre que le demon revienne lui dire que tout ca n'etait qu'un test.
Rien ne vint.
La deuxieme nuit, il essaya. Il s'assit au milieu de sa chambre, inspira profondement, et prononca le nom. A peine le mot franchit ses levres que son corps se mit a trembler. Ses mains devinrent moites. Son coeur s'emballa.
Il sentit la presence. Le muscle invisible dans son esprit qui se tendait, pret a se deployer.
Mais ses mains tremblaient trop. Sa gorge se noua. Et il desactiva tout avant que quoi que ce soit ne se materialise.
Il resta la, assis par terre, les poings serres contre ses cuisses, haletant comme apres un sprint.
Il avait peur de son propre pouvoir.
La troisieme nuit, il reessaya. Et il tint une seconde de plus. Il sentit l'air epaissir, vit les ombres commencer a bouger dans les coins de la piece. Puis il coupa. Ses mains tremblaient toujours, mais un peu moins.
La quatrieme nuit, il tint trois secondes.
La cinquieme, cinq.
Chaque nuit, il s'entrainait a supporter la presence de Jimmy sans le materialiser completement. Comme un homme qui apprendrait a poser sa main sur un feu sans la retirer. La douleur etait toujours la. Mais il apprenait a ne pas fuir.
C'est a la fin de la premiere semaine qu'il appela Flaynn.
Le bruit de pas precipites resonnait dans le couloir.
Scory etait adosse contre le mur, le regard plus vide que d'habitude. Il avait maigri. Les cernes sous ses yeux trahissaient des nuits sans sommeil. L'odeur acre de la bile avait disparu depuis longtemps, mais quelque chose d'autre restait dans l'air — un malaise invisible qui impregnait la piece.
Il n'aurait pas du appeler Flaynn.
La porte s'ouvrit d'un coup sec.
— Mec, qu'est-ce qui s'est passe ici ?
Flaynn s'arreta net sur le seuil de la chambre. Son regard balaya la scene. Le sol souille de vomi, l'odeur suffocante, la peau bleme de Scory, fige comme une ombre contre le mur.
— Frerot... t'as pris quoi ?
— C'est pas ca.
— Tu trembles comme un putain de junkie, mec.
— C'etait reel.
Un silence pesant s'installa entre eux.
Flaynn le fixa longuement, cherchant la faille, un signe de delire, un mensonge. Mais il n'y en avait pas.
— Tu me dis qu'un demon est apparu dans ta chambre il y a six mois et t'a donne un pouvoir ?
— Ok... alors montre-moi.
— Non. Tu pourrais avoir la meme reaction que moi.
— Jamais.
Scory le fixa un long moment. Puis il murmura :
L'air changea instantanement.
Ce ne fut pas progressif. Ce fut un basculement total, comme si la piece venait de changer de dimension. Une tension indescriptible s'infiltra dans chaque centimetre carre, une pression invisible qui ecrasait les poumons, ralentissait le temps, epaississait l'air jusqu'a le rendre presque solide.
Flaynn sentit son estomac se nouer violemment.
Puis le son vint. Un craquement humide. Un bruit de chair retournee, d'os qui se remodelaient dans une torsion impie.
L'odeur suivit aussitot. Cette puanteur metallique, organique, ce sang coagule mele a quelque chose de brule, d'impur.
Et enfin, il apparut.
Flaynn se figea, son souffle coupe.
Six bras, aux proportions grotesques, griffus, osseux. Trois tetes. Trois gueules beantes ouvertes dans un cri silencieux. Et ces yeux — des dizaines d'yeux, noirs, bleus, mouvants, qui pulsaient d'une conscience propre, s'attardant sur chaque detail de la piece. Sur lui.
Il respirait. Un rale. Une inspiration lourde, suintante, comme un etre enferme trop longtemps dans l'oubli.
Flaynn ne bougea pas. Non pas par courage. Son corps ne repondait plus. Ce n'etait pas de la peur. C'etait plus profond. C'etait l'instinct meme qui lui hurlait de fuir, que cette chose ne devait pas exister, que son esprit n'etait pas concu pour comprendre ce qu'il avait sous les yeux.
Scory, lui, ne tremblait plus. Il ne respirait meme plus vite. Il regardait simplement Jimmy, comme s'il le connaissait depuis toujours.
— Dis-le.
— Quoi ?
— Dis son nom. Il s'en ira.
Flaynn tourna lentement la tete vers Jimmy. Le silence etait absolu. Son corps se raidit.
— Jimmy.
L'abomination disparut instantanement. La pression retomba.
Mais l'horreur restait.
Flaynn s'effondra sur le sol, son corps parcouru de tremblements. Il haletait, peinant a retrouver son souffle. Il sentit la nausee monter, violente, mais serra la machoire. Il refusait de vomir. Il refusait de donner cette satisfaction a cette chose, meme si elle n'etait plus la.
— T'es conscient... de ce que t'as fait ?
— J'ai cree un monstre.
Flaynn leva vers lui des yeux emplis d'une peur viscerale.
— Non. Tu l'as materialise... depuis ta propre tete.
— C'est ca, le plus flippant.
Flaynn etait toujours assis par terre, le dos appuye contre le mur. Ses doigts s'agrippaient instinctivement a son pantalon. Son cerveau refusait d'organiser les informations.
— Mec... Tu vas pas me dire que t'es a l'aise avec ca ?
— Je pensais que je le serais.
Flaynn lacha un ricanement nerveux.
— Tu pensais ? T'as pisse sur toi, t'as vomi, t'as failli faire une crise cardiaque et t'es en train de me dire que tu pensais etre a l'aise ?
— Et toi, tu viens de voir ca... et pourtant t'es toujours la.
Flaynn detourna le regard, inspira profondement.
— Parce que je peux pas te laisser gerer ce bordel tout seul.
Scory ne repondit pas. Il savait que Flaynn disait la verite. Il etait le seul etre humain sur cette planete qui resterait a ses cotes, quoi qu'il fasse.
Apres un long silence, Flaynn reprit :
— Tu crois que t'as d'autres trucs ?
— Techniquement, ouais. Mais je les ai jamais testes.
— Et tu comptes les decouvrir pendant un combat a mort ?
— Pourquoi pas ?
Flaynn le fusilla du regard.
— On va dans un champ ce soir.
— Pourquoi un champ ?
— Parce que j'ai pas envie qu'on retrouve nos tronches sur BFMTV.
Scory haussa les epaules.
— T'as pas tort.
Flaynn sortit son telephone et le tendit a Scory.
— Regarde ca.
Sur l'ecran, une video. Un homme courait sur une route deserte. Derriere lui, une silhouette levitait, bras tendus. L'homme hurla quelque chose avant que son corps ne se contorsionne violemment, comme si une force invisible lui tordait les os. Puis la video coupa.
— Un fait divers. Depuis quelques jours, y'a des trucs comme ca qui apparaissent. Des mecs avec des "pouvoirs" qui font des dingueries.
— Et alors ?
— Alors, c'est une infime minorite.
Scory observa attentivement les images.
— La majorite se cache.
— Exactement. Et toi aussi.
Scory sourit legerement.
— Allez, frerot. Ce soir, on va foutre le bordel dans un champ.
Le ciel etait d'un noir d'encre, sans lune, sans etoiles. Un voile opaque, comme si l'univers refusait d'eclairer ce qui allait se derouler ici. L'air etait lourd, charge d'une brume stagnante qui collait a la peau.
Si quelqu'un etait passe par hasard dans ce champ, il aurait vu deux types en jogging, l'un en capuche, l'autre en claquettes, discutant comme s'ils preparaient un braquage.
— Tu vas me dire pourquoi on fait ca a Grigny ?
— Tu veux qu'on fasse ca ou ? A la Tour Eiffel ?
— J'suis sur que quelque part dans ce champ, y'a un mec qui va se reveiller avec un katana et essayer de nous tester en criant "ON FAIT UN 1V1 ?!"
Scory sourit. Puis il leva une main devant lui et ferma les yeux.
Quelque chose changea dans l'air. Subtil. Mais palpable. Une brume noire s'echappait lentement de ses pores, formant des filaments sombres avant de disparaitre.
Il planta son ongle dans la paume de sa main. Le sang coula immediatement.
La plaie se referma. Instantanement. Comme si elle n'avait jamais existe.
— Ok... T'as la regeneration, maintenant.
— Passons a plus serieux.
Scory se tourna vers un arbre isole. Il tendit les doigts et murmura quelque chose que Flaynn n'entendit pas.
Silence. Un vide absolu. Puis une onde invisible balaya l'air.
L'arbre etait la. Intact. Mais... different. Comme s'il ne faisait plus partie du monde reel.
Scory s'approcha et posa ses doigts sur l'ecorce. Rien. Aucune sensation. L'arbre etait la, mais il ne possedait plus aucune texture, plus aucune odeur, plus aucune resistance sous sa paume. Il n'existait plus que visuellement.
Un fantome piege dans la realite.
Flaynn secoua la tete, impressionne.
— Putain... C'est flippant. Tu lui as fait quoi ?
— J'ai supprime ses sens. Tous.
Scory recula d'un pas. Il ne repondit pas immediatement. Quelque chose le derangeait dans ce pouvoir. La facilite avec laquelle il avait efface l'existence d'une chose vivante.
— Ca marche sur les humains ?
— J'en sais rien. Et c'est pas ce soir qu'on va tester.
Flaynn ne repondit pas, mais le soulagement etait visible dans ses epaules.
— Vas-y, montre-moi le plus violent.
Scory prit une profonde inspiration. Il tendit la main vers le ciel nocturne. Ses pupilles se dilaterent.
L'air explosa.
Deux structures massives, d'un noir absolu, emergerent du neant. Elles etaient gigantesques. Elles se refermerent brusquement dans un fracas assourdissant, engloutissant une zone entiere du champ. Une onde de choc balaya les environs, soulevant la terre, brisant les herbes hautes.
Puis, le silence.
Quand tout s'arreta, il ne restait plus rien. La ou l'attaque avait frappe, la terre elle-meme semblait comprimee, marquee d'une cicatrice profonde. Pas de flammes, pas de debris. Juste un vide. Comme si la matiere avait ete retiree de l'existence.
Flaynn mit plusieurs secondes a se remettre du spectacle avant de lacher un seul mot :
— Bordel.
— On est dans la merde.
— Ouais.
Le vent nocturne soufflait doucement sur le champ ravage. Le sol etait fissure, la terre soulevee.
Scory regardait ses mains.
Puis, sans prevenir, il tourna la tete vers Flaynn et lacha :
— Hey... si je tue quelqu'un et que je le ressuscite ?
Flaynn s'immobilisa immediatement. Il analysa Scory. L'expression de son ami n'avait rien de joueur. Rien d'irreflechi. C'etait une vraie question.
Flaynn sentit un frisson lui parcourir l'echine.
— C'est pas une bonne idee.
— Pourquoi ?
— Parce que c'est pas juste un test, ca. Ca implique de tuer quelqu'un.
Scory ne broncha pas.
Flaynn serra la machoire.
— Ok, ecoute. Si tu tues quelqu'un et que tu le ressuscites... il y a plusieurs possibilites. Un, il revient exactement comme avant. Deux, il revient mais different. Brise mentalement. Trois... il ne revient pas vraiment. Et si ce que tu ramenes n'est qu'un cadavre qui bouge ? Un truc sans conscience, juste anime ?
— Ce serait interessant.
Flaynn ecarquilla les yeux.
— Non, mec. C'est pas un putain d'exercice scientifique !
Le silence s'installa.
— C'est le genre de test qui te fait changer de categorie.
— Quelle categorie ?
— Celle des monstres.
Scory ne repondit pas immediatement. Puis, lentement, un sourire en coin se dessina sur ses levres.
— Et si j'etais deja un monstre ?
Flaynn ne repondit pas tout de suite. Son coeur se serra. Il connaissait Scory depuis toujours. Il savait qu'il n'etait pas normal. Lucide. Calculateur. Jamais impulsif. Mais la, a cet instant precis, Flaynn comprit quelque chose d'important.
Scory n'avait jamais change. Il s'etait juste trouve un terrain de jeu.
— Fais pas ca.
— Pourquoi pas ?
— Parce que si tu le fais une fois... tu le referas encore.
Un sourire amuse s'etira sur le visage de Scory.
— Ok. Je vais attendre.
Il n'a pas dit qu'il allait abandonner l'idee. Juste qu'il allait attendre.
Flaynn le savait. Et ca l'inquietait encore plus.
Mais Flaynn etait malin. Il proposa un compromis.
— Si avec un insecte ou un oiseau ca marche, logiquement avec un humain aussi.
Scory invoqua Jimmy sous une forme reduite. Un metre de haut. Une silhouette noire flottante, denuee d'yeux, mais dont l'aura suffocante ecrasait l'espace environnant.
— Trouve-moi un animal vivant.
Jimmy disparut. Puis revint avec un pigeon dans ses griffes.
Scory s'approcha lentement. Il leva une main et serra les doigts.
Crac.
Le pigeon cessa de bouger. Un simple geste. Pas de douleur. Pas de bruit. Juste la fin.
Puis il tendit la main vers l'oiseau mort et murmura.
Rien.
Puis le pigeon sursauta. Son corps trembla violemment, une vague d'energie sombre le parcourant. Ses ailes battirent de nouveau. Il vivait.
Pas de comportement etrange, pas d'yeux vitreux, pas de mouvement mecanique.
— Donc... t'es vraiment Dieu maintenant.
— Plutot un demon.
— On arrete la, hein ?
— Pour ce soir.
Mais il savait deja qu'un jour, il pousserait l'experience plus loin. Beaucoup plus loin.
Flaynn voulait rentrer.
Mais Scory n'en avait pas fini.
— On a toujours voulu des pouvoirs, non ? Regarde aujourd'hui.
Il prononca le nom.
L'ombre grandit. Grandit. Et grandit encore. Jusqu'a atteindre six metres de haut.
Jimmy emergea du neant, immense, indescriptible. Sa silhouette noire, impossible a definir, se detachait contre l'obscurite du ciel. Ses multiples visages bougeaient, comme s'ils tentaient de former une expression humaine, mais echouaient constamment. Son souffle etait une tempete. Sa presence, une abomination.
Flaynn ne bougeait plus. Il etait petrifie. Son cerveau hurlait que ce n'etait pas possible. Que cette chose ne pouvait pas exister.
Et pourtant, elle etait la. Elle respirait. Elle regardait. Elle attendait.
Flaynn tourna lentement la tete vers Scory.
Son ami d'enfance. Son frere.
Il ne tremblait plus. Pas cette fois. Il regardait Jimmy avec fascination. Il acceptait ce qu'il voyait.
Flaynn realisa quelque chose a cet instant precis. Scory n'etait plus un humain ordinaire. Il n'avait jamais ete ordinaire. Il avait simplement attendu d'etre libere.
— Rentre-le.
— Pourquoi ?
— Parce que je vais gerber.
En un claquement de doigts, Jimmy disparut. Comme s'il n'avait jamais existe.
Mais Flaynn le savait. Jimmy existerait toujours. Quelque part, dans l'ombre de Scory. Attendant d'etre rappele.
Les phares decoupaient l'obscurite, illuminant brievement les panneaux de signalisation et les routes desertes.
Flaynn serrait le volant un peu plus fort qu'il ne l'aurait voulu. Son esprit tournait a mille a l'heure. Quelque chose clochait. Et il voulait comprendre.
— On est d'accord que depuis quelques jours, des videos de mecs avec des pouvoirs poppent sur TikTok et Twitter. Mais y'en a pas tant que ca. C'est pas logique.
— Si des personnes ont des pouvoirs, pourquoi y'a pas plus de bordel ? Y'a toujours des influenceurs qui veulent buzzer. Des tares qui veulent devenir des dieux. Des connards qui veulent foutre le chaos. Des militaires qui voudraient exploiter ca.
Il tapota son doigt sur le volant.
— Et pourtant, c'est pas le cas. Ca veut dire qu'il y a une raison.
— Et c'est la que tu me sors quoi ?
Flaynn l'ignora.
— Mec, regarde les points communs. T'as eu un reve chelou avec un demon. T'as eu une minute pour formuler un pouvoir. Tes pouvoirs se sont manifestes recemment. Ceux qui les montrent sur internet sont une minorite. Et toi, tu viens de faire apparaitre une creature venue tout droit de Lovecraft dans un champ.
Il marqua une pause.
— Tot ou tard, tu vas te foutre sur la gueule avec d'autres gars comme toi.
— J'ai un monstre de six metres sous mon controle. Je pense que j'ai largement le choix.
— Ouais... jusqu'au jour ou un autre mec viendra avec son propre monstre.
Un silence s'abattit sur la voiture.
Flaynn planta son regard dans le sien.
— Cache ton pouvoir. T'as une chance que personne ne sache ce que t'es capable de faire. Tant que t'es un inconnu, t'as l'avantage.
— T'as peur pour moi ?
— J'ai peur pour nous.
Un long silence tomba entre eux. La voiture filait dans la nuit, les lampadaires defilant comme des battements de coeur orange. Flaynn ne parlait plus. Scory non plus.
C'etait dans ces silences-la que leur amitie existait le plus fort. Pas dans les mots, pas dans les grandes declarations — dans le fait de pouvoir se taire ensemble sans que ce soit bizarre.
Scory repensa a un souvenir. Il y a trois ans, peut-etre quatre. Flaynn et lui avaient passe une nuit entiere sur le toit de la barre d'immeuble de Sevran, a fumer des clopes en regardant les avions passer. Flaynn avait dit, sans raison, comme ca : "Tu crois qu'on sera toujours potes dans vingt ans ?" Et Scory avait repondu, du tac au tac : "Si t'es pas mort d'ici la, ouais." Flaynn avait eclate de rire. Un vrai rire, pas celui qu'on sort par politesse. Le genre de rire qui fait mal aux cotes.
Ce souvenir lui semblait appartenir a un autre monde maintenant. Un monde ou les monstres n'existaient que dans les jeux video.
— Tu te souviens du toit a Sevran ?
— Ouais.
Le silence revint. Mais il etait plus doux, cette fois.
Puis, Scory changea de sujet. Son ton devint plus leger.
— En vrai... j'ai meme plus besoin de bosser.
— T'es serieux ?
— Jimmy est invisible aux humains normaux tant que je le veux. Je peux juste l'envoyer depouiller des dealers.
— Donc t'es litteralement en train de devenir une ombre de la pegre ?
— Le crime paie, mais pas pour eux.
Flaynn secoua la tete. Puis, apres un silence :
— T'aurais voulu avoir un pouvoir, toi aussi ?
— Evidemment, connard.
— Alors si un jour t'as l'occasion, n'oublie pas de contourner la regle de la minute.
— Tu crois que c'est possible ?
— J'ai reussi. Pourquoi pas toi ? Tqt, p'tit frere... je te protege avant que t'aies toi aussi un pouvoir.
Flaynn soupira.
— Bon, ben quand ca arrivera, rappelle-moi de pas devenir aussi perche que toi.
Scory avait arrete de plaisanter. Son ton changea, devenant neutre, clinique.
— Gros, tu sais que je bicrave, nan ? Bah c'est fini. Le web design aussi. Je vais juste aller a la salle et attendre.
— Attendre quoi ?
— D'avoir plus de connaissances.
Flaynn connaissait ce regard. Le regard de Scory quand il etait sur le point de devenir une putain d'anomalie.
— J'ai envie d'utiliser mon pouvoir sur quelqu'un. Celui qui supprime les sens.
— T'es serieux ?
— Ouais.
— Scory... t'as l'impression que tu deviens fou, la ?
— Gros... avant de partir, le demon m'a dit "De toute facon, ton destin est scelle." Et regarde aujourd'hui. Pourquoi faire semblant ? Le paradis m'a refuse. Alors pourquoi jouer selon leurs regles ?
Flaynn ne repondit pas tout de suite. Il prit une longue inspiration, garda les mains bien fermes sur le volant.
— J'ai toujours su que t'etais special.
— Special comment ?
— T'as toujours vu la vie differemment. Comme si t'etais pas fait pour ce monde.
Scory ne nia pas.
— Donc tu me vois comme un monstre, c'est ca ?
— Non. Je te vois comme un mec qui a toujours su que la vie etait une arnaque.
Scory ne repondit rien. Parce qu'il savait que c'etait exactement ca.
Un long silence s'etira dans la voiture. Puis Flaynn lacha, avec une fermete qu'il ne se connaissait pas :
— T'as pas le droit de tester ce truc sur un etre humain.
— On verra.
Le mot resta suspendu dans l'air, lourd comme une menace.
Flaynn ne repondit pas. Il garda les yeux sur la route, les machoires serrees. Mais quelque chose venait de changer entre eux. Un glissement imperceptible, comme une fissure dans un mur porteur.
Ce n'etait pas Jimmy qui lui faisait peur a cet instant.
C'etait Scory.
Le ton avec lequel il avait dit "on verra". Pas comme une hesitation. Comme une promesse. Flaynn connaissait ce ton. C'etait celui que Scory utilisait quand il avait deja pris sa decision mais qu'il ne voulait pas de debat.
Pour la premiere fois depuis qu'ils se connaissaient, Flaynn se demanda si son ami etait encore quelqu'un qu'il pouvait atteindre. Si les mots avaient encore un poids face a ce que Scory etait en train de devenir.
Il chassa la pensee. Mais elle resta la, quelque part, comme un echo qui refuse de s'eteindre.
Le ciel nocturne s'etendait au-dessus d'eux, lourd, oppressant. Pas une etoile. Pas un son, hormis le bruissement du vent qui balayait la poussiere d'un terrain oublie.
Scory se tenait au centre du terrain, torse nu sous le froid mordant. Son corps s'etait transforme en six mois. Plus sec. Plus nerveux. Plus fort. Son endurance avait double, son explosivite triple. Mais ce n'etait pas suffisant. Il le savait.
Flaynn filmait la scene avec son telephone. Un instinct de conservation peut-etre, ou simplement le besoin de documenter ce qui n'aurait jamais du exister.
— T'as change.
Scory ne repondit pas. Il voulait voir si Jimmy pouvait attaquer a distance. L'ordre verbal ne fonctionnait pas. Il avait essaye des instructions claires, des commandes precises.
Rien.
Jimmy ne repondait pas aux mots. Il repondait aux intentions.
Scory leva une main vers un poteau electrique abandonne, a une vingtaine de metres.
Il ne dit rien. Il formula une seule pensee, pure, absolue.
Tue.
Jimmy reagit instantanement. Ses veines lumineuses s'intensifierent. Un grondement sourd emana de lui. Puis il ouvrit la gueule.
Le bruit qui suivit n'avait rien de naturel. Un son guttural, comme une implosion contenue. Puis, un faisceau noiratre jaillit.
Le poteau cessa simplement d'exister.
Pas d'explosion. Pas de flammes. Pas meme un residu de metal tordu. L'espace ou il se trouvait etait vide, comme s'il n'avait jamais ete la.
— T'as pas juste explose un truc. C'est comme s'il avait jamais existe.
— C'est logique. Jimmy n'est pas une arme. C'est une anomalie.
— Tu te rends compte que t'es une putain de menace ?
— J'ai jamais eu de doute la-dessus.
Le vent souffla entre eux, soulevant la poussiere d'un monde qui allait bientot disparaitre.
Dans 72 heures, Scory tuerait pour la premiere fois. Et il savait que ce serait facile. Trop facile.
L'ascenseur vibrait legerement, son moteur fatigue grondant a chaque etage. L'air y etait lourd, sature d'une odeur metallique et d'un parfum bon marche qui s'accrochait aux parois jaunies.
Scory, adosse a un coin, un sac de boulangerie a la main, attendait. Rien de particulier. Juste une journee comme une autre.
Les portes s'ouvrirent sur le quatrieme etage. Une vieille dame entra d'un pas sec et assure. Son visage, taille dans une expression d'aigreur permanente, une femme figee dans une epoque ou elle se sentait encore souveraine.
Elle posa les yeux sur Scory.
Un rictus de degout tordit ses levres minces.
— A mon epoque, les singes grimpaient aux arbres... mais maintenant, ca prend l'ascenseur. Pathetique.
Sa voix etait tranchante, une lame rouillee trainee sur un os.
Scory tourna lentement la tete vers elle. Il resta immobile, impassible, le regard legerement plisse.
Il sourit. Un sourire calme. Presque bienveillant.
Il inspira profondement, puis murmura :
L'air changea instantanement. Une pression glaciale envahit l'ascenseur, s'infiltrant sous la peau, comprimant la poitrine. Les ombres coulerent sur les parois metalliques, s'allongeant, s'etirant comme des tentacules liquides, se tordant dans des formes impossibles.
Et dans cette obscurite vivante, Jimmy apparut. Il ne surgit pas. Il etait deja la, cache dans la trame meme de la realite, attendant d'etre vu. Un amas informe de chair et de neant, ses veines pulsant d'une lumiere rougeatre, ses multiples yeux s'ouvrant les uns apres les autres.
Ses yeux se figerent, ecarquilles par une terreur pure, prehistorique. Un cri lui monta dans la gorge.
Elle ne put jamais le pousser.
Son coeur lacha sur-le-champ.
Un spasme parcourut son corps. Ses bras flasques se crisperent, ses doigts s'agrippant a son sac a main comme une enfant a une relique rassurante. Puis elle s'ecroula.
Scory l'observa, la tete legerement inclinee. Pas de surprise, pas de pitie. Seulement une legere curiosite scientifique.
— Tsk. Faiblarde.
Il claqua des doigts.
La resurrection fut instantanee. Une inspiration brutale, violente, comme un noye sortant de l'eau apres trop longtemps sous la surface. Ses yeux s'ouvrirent. Eteints, vides, perdus.
Scory etait deja dehors.
Il s'arreta un instant dans le couloir, inspira l'air nocturne qui filtrait par une fenetre entrouverte, et murmura pour lui-meme :
— Si Flaynn savait, il m'engueulerait... mais j'ai pas tue, hein ? Elle a juste regarde au mauvais endroit.
Un rire discret. Authentique.
Mais quelque chose avait change en lui. Il le sentait. Une frontiere qu'il venait de franchir, invisible, irrevocable. Il avait utilise Jimmy sur un etre humain. Pas pour tuer. Pas pour se defendre. Juste pour voir.
Et il avait aime ca.
L'ascenseur descendait.
La vieille femme ouvrit les yeux. Son coeur cogna violemment contre sa cage thoracique, un tambour frenetique qui tentait de comprendre pourquoi il battait encore. Ses poumons se gonflerent d'un air trop lourd. Chaque respiration etait douloureuse.
Elle ne bougea pas immediatement. Elle resta la, allongee sur le sol metallique, son regard fixe, perdu dans un vide que personne d'autre ne pouvait voir.
Ce qu'elle avait vu. Ce qu'elle avait ressenti.
Elle se souvenait que son coeur s'etait arrete.
Un spasme brutal la secoua. Elle essaya de se redresser. Ses jambes refuserent de fonctionner.
Ce n'etait pas reel... c'etait un cauchemar...
Elle ouvrit les yeux. Et alors, elle le vit. Le metal poli des portes de l'ascenseur lui renvoyait son reflet.
Mais il n'y avait pas qu'elle.
Il y avait quelque chose derriere. Une silhouette grande, informe, aux contours mouvants, une ombre qui n'aurait pas du etre la.
Sa bouche s'ouvrit dans un hurlement strident.
Les portes s'ouvrirent au rez-de-chaussee. Un homme en costume sursauta devant cette vieille femme effondree, haletante, les yeux exorbites et noyes de larmes.
— Madame... ? Tout va bien ?
Son visage n'etait plus celui d'une femme agee respectable. C'etait un masque de panique absolue.
Ses levres tremblerent. Elle voulait dire "un demon", "un monstre", "quelque chose m'a tuee"...
Mais sa gorge etait trop seche.
Personne ne la croirait. Personne ne comprendrait.
Alors elle murmura, dans un souffle rauque, presque imperceptible :
L'homme haussa un sourcil.
— Pardon ? Jimmy ?
Mais elle ne repondit pas.
Elle s'eloigna sans jamais se retourner vers l'ascenseur.
Elle ne le prendrait plus jamais.
Et si elle croisait ce garcon... elle prierait pour que ce soit la derniere fois.
Les rues de Mexico etaient devenues un champ de bataille invisible.
Un homme, Miguel Cortez, 27 ans, ancien pretre d'une eglise locale, etait devenu une figure publique etrange.
Un don de guerison limite. Il pouvait soigner les blessures physiques, mais au prix d'une douleur atroce pour la victime.
Au debut, il avait utilise son don pour soigner les malades gratuitement. Les videos de ses "miracles" avaient explose sur les reseaux. Un enfant paralyse qui remarche. Un homme aveugle qui retrouve la vue. Les medias l'ont appele "El Santo Moderno".
Mais ses "miracles" etaient une torture. Ceux qui etaient gueris parlaient d'une douleur insoutenable, d'un feu qui brulait leurs entrailles, d'une sensation de dechirement spirituel. Certains sombraient dans la folie. D'autres preferaient mourir plutot que de revivre cette souffrance.
"La douleur est la purification de l'ame."
Petit a petit, il s'est mis a croire qu'il etait un messie.
Deux semaines avant le premier tournoi, il rassembla plus de 200 fideles dans une cathedrale, annoncant "la Grande Purification". Enferme avec eux, il tenta de "guerir" tout le monde de force.
Les cris commencerent. Les fideles supplierent. Certains essayerent de fuir. Miguel bloquait toutes les issues.
Quand la police penetra dans l'eglise, ils decouvrirent des corps convulsant sur le sol. Des yeux exploses. Des victimes s'etant arrache la peau en essayant de stopper la souffrance.
Et au centre de tout ca, Miguel, torse nu, couvert du sang de ses fideles, en train de prier.
— Vous ne pouvez pas arreter la volonte divine.
Il utilisa "Divine Salvation" sur lui-meme et se desintegra dans une explosion d'energie. Aucune trace de son corps.
Les videos de l'eglise fuiterent. Le debat explosa.
Les gouvernements du monde commencerent a comprendre que quelque chose d'incontrolable etait en train d'arriver.
Les pouvoirs existent. Les humains sont en train de perdre la tete. Et l'enfer approche.